Tweet mortel

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Puis-je tout dire?

Le politiquement correct est parfois bien pratique pour retourner la norme de la tolérance

Un seul tweet qui n'engageait qu'elle, selon l'expression consacrée, a suffi à Gaëlle Smet pour que le MR, le parti libéral d'expression française de Belgique, je précise à ceux de nos lecteurs peu accoutumés à la politique belge, la dégage violemment de son emploi de conseillère auprès de la présidence, emploi qui consistait notamment à réfléchir sur la neutralité de l’État. En Belgique (pour les mêmes lecteurs) l'État n'est pas laïque, il est neutre ; les cultes sont subsidiés (y compris... les associations laïques) selon les principes concordataires datant de Napoléon. On aime bien être neutre, en Belgique : ne uter, ni l'un ni l'autre. C'est une vocation de naissance, puisque la Belgique a été perpétuellement neutre depuis sa reconnaissance par les grandes nations européennes de l'époque jusqu'à l'été 1914, où cette neutralité a été violée par l'Empire germanique cherchant un raccourci par les Ardennes.

Ce tweet disait texto ceci : « Les couillons qui ont marché pendant des semaines pour joindre Compostelle sont privés de célébration à cause de ceux qui arrivaient en train », ce qui n'est pas du meilleur goût ni même drôle, à mes yeux. Je préfère le plus direct « Pas de miracle pour les pèlerins » que j'ai moi-même utilisé jadis en titrant un fait divers analogue et qui m'avait valu les gros yeux de ma hiérarchie, mais pas le carton rouge brandi sous le nez de la jeune conseillère par le président du MR, Charles Michel. J'ai cependant évité de le ressortir une nouvelle fois, préférant « Après les inondations à Lourdes et ces véhicules de pèlerins qui s'écrasent partout, je me demande si le boss de François aime les JMJ », dont j'ignore s'il aurait la bénédiction du MR. C'est qu'évidemment l'humour bête et méchant – j'aime – pose des problèmes de compassion et de provocation. L'être humain est complexe. Rien ne le fait rire plus fort que le spectacle d'une gamelle mais sa victime lui est étrangère. Tout se complique quand il peut s'identifier à elle. Or des notions d'appartenance comme la nation ou la religion interfèrent évidemment. Je pense que c'est le mot « couillons », qui semble apporter une nuance d'injure, qui a coûté cher à Gaëlle Smet. Couillon, pourtant, dans le pays de mes origines paternelles, possède également une acception affectueuse (à l'inverse du pauvre couillon, qui l'est vraiment, couillon). À titre personnel, j'aurais fait à pied le chemin de Saint-Jacques (j'aime marcher) que m'entendre dire que c'était un peu couillon aurait eu mon agrément.

Mais il n'y a pas que cela. La liberté d'expression a des limites mais pas celles du bon goût et c'est bienheureux. Ces limites sont définies par la loi, laquelle a déjà un peu trop tendance à multiplier les exceptions. En Belgique, il est par exemple interdit, à cause de Victor Hugo (!), d'offenser un chef d’État étranger (c'est passible de la cour d'assises). Les tenants de toutes les religions crient vite au blasphème et à l'injure et par un curieux retournement sémantique, y voient des preuves d'intolérance à leur égard. Pour faire court, je peux dire que la religion juive est nulle mais pas qu'Untel est nul parce qu'il est juif ; on comprend la nuance.

S'applique-t-elle dans le cas qui nous occupe ? L'opinion émise par la jeune twitteuse contrevient-elle à la loi ? Non. Mais selon son employeur, un parti politique qui a donc besoin d'électeurs et qui veut ratisser large (l'une des règles de base est de ne fâcher personne), et même s'il s'agit d'un comportement privé (elle assure clairement que ses tweets n'engagent qu'elle), elle se met très gravement en porte-à-faux avec l'éthique inhérente à sa fonction.

L'argument a du poids. Un scandale sexuel sordide a par exemple valu à un journaliste du Soir, à qui personne ne reprochait professionnellement rien, de se faire spectaculairement virer. La sphère du privé n'est pas étanche quand elle s'exprime publiquement, voire ostentatoirement. Et là, Gaëlle Smet ne fait pas dans la dentelle, puisqu'elle prévient ainsi sur son profil twitter : « Tombée petite dans la marmite à acide. Sniper cynique. N'aime rien. Ni personne. Ravis de la crèche s'abstenir. Les propos sur Twitter n'engagent que moi. » Le MR avait déjà certainement regardé, non ? J'aurais été Charles Michel, ce qu'à Dieu ne plaise, j'aurais peut-être toussoté légèrement et signalé à ma jeune employée qu'une telle déclaration de principe cadrait mal avec les devoirs de sa charge et qu'autant ses gazouillis privés ne regardaient qu'elle, en effet, autant ce qui semblait être une opinion générale risquait de brouiller sa propre image de conseillère dévolue à l'examen de la neutralité de l’État... Au lieu de quoi on a laissé faire jusqu'au dérapage annoncé (c'est si vite parti, un tweet, et personne pour le retenir) et la sanction, tout de même, est très lourde, car non seulement l'emploi est perdu, mais une réputation d'élément incontrôlable va coller à la sniper cynique.

Reste à savoir si ce manque de cœur et cette giclée d'eau bénite n'aura pas, à dix mois des élections en Belgique, l'effet contraire à celui escompté : il doit rester, parmi les électeurs libéraux, quelques personnes ayant le sens de l'humour et de l’irrévérence et dont l'empressement mis à l'exécution de la peine capitale doit un peu chatouiller les convictions, non ?

30 juillet 2013

 

Si la cathédrale est sous vidéo-surveillance, c'est que Dieu ne peut pas avoir l'oeil sur tout... Heureusement, il a des zélateurs qui épluchent vos tweets.