Je me suis dopé

www.rebuffat.be

Je l'avoue à mon tour: je me suis déjà dopé

Alors que l'analyse des poubelles des coureurs cyclistes n'est efficace qu'après une quinzaine d'années, que penser du sport de haut niveau ? J'avoue que je n'en sais rien...

 

Officiellement, j'ai gagné autant de Tours de France que Lance Armstrong : zéro. Mais on n'en a jamais parlé autant, je le concède. On parle d'ailleurs plus de dopage que de cyclisme, désormais. Il est donc temps que je passe à mon tour aux aveux : oui, je me suis dopé. Je vais vous dire toute la vérité.

1. Jamais je ne suis monté sur un vélo chargé comme un mulet ; je le jure.

2. Il a pu arriver que je prenne le guidon en étant très légèrement au dessus du taux d'alcoolémie légal.

3. Je ne me suis jamais dopé pour améliorer mes performances (selon le Dr Fuentes, dix pots belges par jour n'y auraient pas suffi).

4. J'avais une prescription médicale.

5. J'avais une bonne raison de prendre des amphétamines : je ne voulais pas m'endormir au volant (de ma voiture, je ne confonds pas à ce point, même quand le paragraphe 2 est d'application) et je devais, épuisé, prendre la route tard le soir à Bruxelles pour me trouver le plus vite possible à Nîmes où un membre de ma famille venait de décéder.

Voilà. Vous savez tout. J'ai ma conscience pour moi. Je suis soulagé de l'avoir dit. Je ne pense pas avoir été le seul dans le cas : c'était une pratique courante, à l'époque. Et si j'ai attendu si longtemps pour le dire (les faits remontent à 1987), ce n'est pas pour me faire couvrir par la prescription, si dans un tel contexte, le mot peut être administré dans son acception juridique, c'est pour expliquer que mes brillantes performances intellectuelles, qui m'ont valu la carrière que l'on sait, ne doivent rien à la pharmacie et pour couper court à toutes les rumeurs malveillantes qui circulent à ce propos et qui ne sont l’œuvre que de jaloux, de malfaisants et autres envieux.

… toute plaisanterie mise à part, on observera un peu sarcastiquement que

1. Les sportifs qui sont rattrapés par la patrouille, selon l'expression consacrée, n'avouent en général que lorsqu'il n'y a plus moyen de faire autrement.

2. Des champions aussi incontestés que le baron Merckx avaient été en leur temps contrôlés positifs sans que cela altère palmarès ou réputation.

3. Le dopage doit figurer dans l'imaginaire collectif et les codes pénaux à peu près au même niveau que le crime contre l'humanité : il semble imprescriptible.

4. Tant en cyclisme qu'en athlétisme, désormais, aucun résultat n'est acquis avant une quinzaine d'années.

5. Le phénomène ressemble étrangement au financement occulte des partis ou des personnalités politiques.

Alors que faire, puisque les contrôles ne sont efficaces que bien trop tard ? Les supprimer ? Certes non : la politique de l'autruche mettrait vraiment en danger la vie des sportifs de haut niveau, prêts à tout pour leur quart d'heure d'immortalité, même mourir jeunes. Les rendre plus efficaces ? Vaste problème ! La recherche pharmaceutique produit sans cesse de nouvelles molécules dont les effets sont parfois inattendus et surprenants. La maigreur suspecte des coureurs cyclistes contemporains, par exemple, laisse la porte ouverte au soupçon qui a déjà délavé le maillot de Christopher Froome avant même qu'il arrive aux Champs-Élysées...

Faut-il a contrario croire ledit Froome (ou Usain Bolt, qui en revient quant à lui au don de Dieu) ?

Je n'en sais rien. Je suis un peu comme le malheureux de la vieille chanson de Murray Head, « Say it ain't so, Joe », qui ne veut pas croire que la triche soit obligatoire. Mais la présomption d'innocence est aussi un principe sain, non ? Et si l'on espère l'homme perfectible, on ne peut admettre philosophiquement qu'il se résignera toujours à tricher pour gagner ?

C'est souvent le cas, certes. Mais s'il y a des limites physiologiques inhérentes à l'animal qu'est l'homo sapiens, il est clair aussi que la préparation optimale d'un sportif de haut niveau lui permet aujourd'hui d'atteindre proprement ce qui était atteint hier salement... C'est la défense de Froome, ou plutôt sa contre-attaque : il se dit prêt à tout étaler sur la place publique. Les méchantes langues diront qu'il sait qu'il ne sera pas pris. D'autres persifleront que cette inversion de la charge de la preuve (encore ce vocabulaire!) est en elle-même suspecte ; le suspect fournit obligeamment son alibi...

Mais en formule 1, les moteurs sont capables de développer quelques instants une puissance anormale grâce à des systèmes de récupération ; et si le moteur d'un coureur cycliste était capable de quelque chose d'analogue ?

Pour dire aussi le fond des choses, Christopher Froome n'a pas la bonne tête de personnage de Dickens qu'exhibait le vainqueur de l'an passé, Bradley Wiggins et ses rouflaquettes plus vraies que nature. Au cinéma, on le verrait plutôt dans le rôle du chafouin, du fourbe, du traître... Mais encore une fois là aussi, est-ce que ce n'est pas du délit de sale gueule, ça ?

26 juillet 2013

 

Puisque je vous dis que je ne marche qu'à ça, bon sang!